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     Aussitôt que je sors de la hutte avec un panier, ma petite Théaphania me fait signe de la main. À genoux dans le sable de l'oasis, elle a déjà commencé à cueillir les dattes. Le vent m'apporte le son de voix lointaines; je sens qu'il y a des voyageurs qui arrivent au village.
     Théaphania termine sa tâche. Je ramasse une cruche et une gourde. Elle passe devant moi, suivant le sentier de sable, entre les buissons de légumes, les grenadiers, les dattier et les cactus. Elle laisse échapper un petit cri de désaccord lorsque je viens pour l'aider à porter le panier. Une vingtaine de mètres plus loin, nous croissons une hutte voisine. Entre les branche de l'oasis, nous pouvons apercevoir le coeur du village de Zaria: la place de l'étang. Nous devons avant tout longer le côté du relais – le seul grand bâtiment de bois.
     Je met les pieds sur les dalles de pierres. Il y a bel et bien du monde aujourd'hui. Des riches marchants, leurs livreurs, leurs gardes, leurs bagages, leurs chameaux qui cheminent vers notre écurie – un amas de tentes de coton rouge. Une grande caravane se reposera au relais. Nous sommes si peu dans ce village; ils doublent notre population.
     Un coup d'œil au soleil. L'heure se fait tardive. Je laisse Théaphania jouer près de l'étang, tandis que je vais vers le puits pour remplir ma cruche et sa gourde. Un des marchant me regarde fixement ; je l'ignore. Il me rejoint:
     — Vous n'êtes pas de la région, vous… Des cheveux marron cuivré, des yeux pers…
     Je reconnais son accent pour être celui des peuplades du sud ; j'ai vécu en nomade dans cette région presque toute ma vie. Il me gêne. Je ne sais pas d'où je viens ; j'ai très peu de souvenirs d'enfance. Les villageois savent qu'on ne me pose pas de questions…
     Il soupire en s'assoyant. Il fouille dans l'une de ses sacoches de voyage, pour me montrer une petite figurine de jade, qu'il espère me vende pour Théaphania. Puis, il sort une orange et l'épluche.
     — Vous connaissez ce fruit?
     — Oui, mais il y a très longtemps que je n'en ai pas vu…
     — Il y avait des cultivateurs d'oranges, beaucoup plus à l'ouest. Je ne sais pas ce qui est arrivé, ils ne sont plus là depuis une vingtaine d'années… Il a fallut que j'ailles loin au sud pour en trouver d'autres. J'en ai ramené tout un panier ! Si vous voulez, je vous en vends quelques-unes.
     Normalement, je ne troque pas avec les marchands, mais des oranges… Le parfum du fruit réveille quelque chose en moi… comme un vieux souvenir, un émoi que je n'arrive pas à resituer. J'appelle ma petite Théaphania près de moi, pour proposer un échange contre les dattes. L'homme semble légèrement déçu, mais il me sourit avec un air compatissant et me donne six oranges.
     Une douce brise souffle dans notre direction. Quelque chose ne va pas. Il y a un parfum inhabituel dans le vent : du soufre… des torches.
     — Théa, il faut partir. Maintenant!
     Ma fille me regarde, hésitante. Elle ne comprend pas. Je lui donne qu'un petit indice : « les hommes du passé ». Son expression change, puis elle récite la leçon : il faut fuir, sans poser de question et sans attendre, mais sans paniquer. Je lui ai fait apprendre par choeur, en prévision d'un jour comme celui-ci. Nous nous hâtons vers notre hutte.
     Ils doivent venir pour moi. Non ; c'est impossible. Ils n'ont pas pu me retrouver. Ils m'ont sûrement cherchée après que je me sois échappée, mais après quatre ans et demi, il est évident qu'ils ont abandonné leurs recherches. Non, ils viennent ici comme ils vont partout, pour piller le village.
     Evangelos, tu avais tellement raison… Je sacrifierais ma vie pour assurer l'avenir et le bien-être de notre Théaphania.
     Les villageois nous regardent. Je devrais peut-être les avertir. Ils m'ont tant aidée depuis que je suis ici. Il y a quatre ans et demi que j'ai fui. J'étais enceinte de Théa, lorsque j'ai traversé le désert jusqu'à la frontière de cette oasis. Sans les voyageurs sur les grandes routes des caravanes, je serais morte. Ils m'ont trouvée dans le sable et m'ont emmenée ici – ce petit village de Zaria, où la vie est si belle et si simple – et ses villageois m'ont logée et soignée.
     J'inspire profondément avant de faire part aux villageois et marchands de mon pressentiment. Les villageois échangent des regards d'hésitation. Un murmure inquiet traverse la place centrale. Je ne reste pas pour voir la suite. Je ne peux rien faire de plus pour eux. Je cours jusque chez moi, aussi vite que possible avec une jeune enfant et une lourde cruche d'eau.
     Une fois à l'intérieur de notre hutte, je demande à Théa de préparer des provisions, tandis que je roule des couvertures. Je repousse tout ce qui se trouve sur le dessus d'un coffre et l'ouvre rapidement. J'enfile mes bottes et ma cuirasse cloutée, recouverte de dagues de jets. Je sors ensuite un double fourreau croisé, dans lequel sont insérés deux courts sabres. Les poignées vers le bas de mon dos, j'attache les armes à même mon armure. Par tous les Dieux ; j'exécute cette routine comme si je l'avais fait hier et tous les jours précédents.
     En me retournant, je rajuste ma toge par-dessus armes et armures. Théa me regarde, tout en mettant les oranges et les reste des dattes dans une sacoche double. Elle n'a jamais vu les affaires de ma vie passée ; je les ai toujours entretenu discrètement, lorsque tout le village sommeille profondément. On dirait qu'elle se rend compte tout à coup de la réalité de notre situation, maintenant que je lui montre.
     Je couvre ma tête d'un voile – comme tout le monde dans ce désert. Théa m'imite. Je cherche des yeux ce que je pourrais ajouter aux provisions. Je trouve des lamelles de viande séchée. Je les fourre avec des galettes et passe la sacoche à mon épaule. Je demande à Théa de porter les couvertures et sa gourde, puis je prends moi-même la cruche d'eau. Nous nous dépêchons vers l'écurie. Khalid, le propriétaire du relais, son épouse Farah et Umar – leur fils d'une quinzaine d'années – accourent vers nous, quelques bagages sur leur dos.
     — Mæja! Pourquoi dis-tu que nous devons quitter le village?
     — Quel mauvais présage dans le vent? s'enquiert Farah.
     Je n'aurais jamais dû parler.
     L'odeur du soufre est si forte, comment peuvent-ils ne rien sentir ? Une autre odeur s'ajoute, plus subtile. On dirait… des chevaux en sueur… et leur harnachement de cuir. Personne n'utilise de chevaux dans cette région, sauf eux.
     — Le village est sur le point d'être attaqué. Des hommes arrivent par la Route du Jade. Faites comme moi et fuyez.
     Je poursuis mon chemin jusque chez Bassem, l'écuyer du village. J'entends des pas rapides fouler le sol derrière moi ; la famille de Khalid me suit. Bien. Tant qu'ils ne me ralentissent pas.
     Arrivés chez Bassem, chacun prépare son chameau. Un jeune homme à la barbe négligée sort de sa hutte et vient à notre rencontre d'un pas lent et léger. Avec un grand sourire amical comme à son habitude, l'écuyer nous offre son aide. En toute hâte, Farah lui explique la situation. Khalid et sa femme sont bientôt prêts à partir. Théaphania et Umar libèrent les autres animaux.
     Bassem sort de ses songes, selle son chameau et empaquette de la nourriture pour les bêtes. Je sors ma chamelle de la tente, suivie de près par Khalid et Farah. J'assois Théa sur la selle. Farah et son fils montent ensemble, Khalid sur une troisième chamelle, avec leurs provisions. Mais où est encore passé Bassem? Nous n'avons pas du tout le temps d'attendre ce simplet!
     Venant de l'est, j'entends des lames s'entrechoquer ; la garde de la caravane sûrement, qui se bat pour protéger leur butin. Puis des cris. Parfum de morts. J'ai tellement espéré ne plus le revivre. Je vivais bien sans ces pilleurs.
     Je monte en selle derrière Théa. Ma fille s'appuie aussitôt contre moi et m'observe. Je passe un bras autour d'elle pour la réconforter. Elle se fie à moi: si je montre un seul signe de faiblesse, elle paniquera. La famille de Khalid et Bassem aussi.
     Je presse ma chamelle ; les autres me suivent de près. Bon, maintenant, quelle direction prendre? S'ils me voient, la poursuite d'il y a quatre ans et demi reprendra. Et bien sûr, le général Bénoni n'abandonnera pas cette fois. Je resserre mon voile autour de mon visage.
     Un coup de cravache, j'accélère. Il nous faut aller loin d'ici – je croyais pourtant être à l'extérieur du territoire de ces pilleurs… Le port de Ataullah! Oui, c'est à seulement quelques jours, nord-ouest, par la Route des Diamants. Combien coûterait un voyage en mer? Dire que j'attendais les cinq ans de Théa pour partir plus loin…
     Un autre coup de cravache. Bientôt, le troupeau d'oryx blancs nous fuit et le désert s'ouvre devant nous. Immensité sombre et fraîche, balayée de sable à chaque bourrasque. Je jette un coup d'œil par dessus mon épaule ; Bassem galope derrière moi.
     — Bassem! Prends la direction du port: nord-ouest. Amène Théa avec toi. Je vais revenir.
     — Mais où vas-tu?
     — Aider Khalid.
     — Et si tu ne reviens pas?
     — Ne m'attend surtout pas, Bassem. Si je ne reviens pas, conduis Théa le plus loin possible.
     Ma fille lève les yeux pour me regarder calmement, alors que le jeune homme s'affole.
     — Mais je ne connais pas la route jusqu'au port!
     — Tu n'as qu'à aller en ligne droite; il devrait y avoir des obélisques pour te guider. Je te fais confiance, Bassem.
     J'espère que je ne me trompe pas… Je force ma chamelle à ralentir, saute dans le sable, lance les rennes à l'écuyer et donne une claque sur la fesse de l'animal pour qu'elle reprenne sa course. Théa ne me quitte pas des yeux.
     — Je vais revenir pour toi, ma belle.
     — Je sais, Maman.
     Je n'attends pas un instant de plus. Je reviens vers le village en courant. C'est la première fois que je me sépare véritablement de Théa. C'est perturbant à quel point elle me fait confiance. Pas un sanglot. Pas une protestation.
     D'un coup de poignet, je défais la sécurité et dégaine l'un de mes sabres d'une main. Un peu plus loin, je tombe sur un petit groupe. Khalid est étendu dans le sable de l'oasis, une flaque de sang autour de lui bu par le sol. Umar est en larmes. Il crie à plein poumons, retenu près d'une hutte par un costaud blond, dos à moi – la carrure d'un homme du Nord lointain, Aodh – et une jeune femme rousse. Elle est mieux vêtue que les autres ; la fille du capitaine Maximilien, Mathildis. Je ne vois pas Farah, mais je l'entends hurler. Non, je ne voulais plus revivre ça. Les cris de la femme deviennent des sanglots et un homme sort de la hutte. Capitaine Niall.<
     J'ai la tête lourde d'images; le passé défile. Toutes les femmes que ce capitaine a brutalisée. Ma main libre saisit une dague. Je veux qu'il me voit. Je veux qu'il sache que ce sera moi. Il tourne la tête dans ma direction; je projette la dague d'un coup sec. Elle vole droit vers la gorge du capitaine. Ses mains cherchent immédiatement à retirer ce qui l'étrangle. Son souffle devient difficile. Son sang fuit abondamment. Il tombe à genoux, puis sur le côté. La vie abandonne son corps.
     J'entrevois ma pauvre Farah dans la hutte, qui se cache des ses vêtements déchirées, tout en s'éloignant du cadavre en convulsions. Mathildis se distance avec l'adolescent, alors que Aodh s'approche rapidement de moi, son épée barbare devant lui. J'esquive ses lents coups de tailles, tout en portant ma main libre à mon dos, sur la poignée de mon second sabre. Je le décoince de sa sécurité. Les coups de banderoles déstabilisent Aodh, comme toujours. J'attends qu'il se fatigue de lui-même. Je pare un coup, on se ferraille un court moment. Il me regarde dans les yeux, puis il ralentit.
     — Mæja?
     En l'entendant, Mathildis se retourne et me regarde à son tour. Je range l'un de mes sabres. Malgré qu'ils étaient de bons amis il y a tout juste quatre ans et demi, je me tiens en garde, un sabre devant et prête à lancer une autre dague.
     — Libérez cette famille.
     — Nous avons tous cru que le désert t'avait emportée! dit Mathildis comme si elle ne m'avait pas entendu.
     Pour ma part, je suis plutôt intéressée de savoir ce qui est arrivé au père de ma douce Théaphania:
     — Où est Evangelos?
     Aodh et Mathy hésitent à me répondre. Puis le costaud cède, en me disant que je devrais le savoir, étant donné ce que lui et moi avons tenté.
     Torturé à mort…
     J'ai l'impression d'avoir avalé des ronces. Je m'y attendais pourtant. Mais puisque j'ai survécu à mon évasion – contre toutes attentes – j'ai osé espérer qu'il ait connu lui aussi un sort plus clément.
     Je vois Farah qui se revête d'une tunique d'homme, qu'elle trouve sous la hutte.  Umar est maintenant immobile, les yeux fixés sur le corps de son père. J'insiste:
     — Libérez cette femme et son fils!
     — Veux-tu réellement repartir? Tu sais ce que Bénoni fera, s'il apprend que tu es toujours vivante, me prévient Aodh. Il serait plus tolérant si tu revenais de toi-même.
     Ah oui… Bénoni, celui qui se dit être le général. Il est plutôt le maître du groupe. Il nous disait mercenaires, mais sauf ses capitaines, tous les autres sont des esclaves, qu'il recrute ou achète. Et c'est se qui arrivera à Umar, si je les laisse le prendre.
     — Allez ! Relâchez-les et plus vite que ça.
     Mathy laisse le jeune homme partir. Umar rejoint sa mère secouée de sanglots. Sans détourner les yeux, toujours en garde, je demande à Umar d'emmener sa mère loin d'ici. Il ne se fait pas prier. Ils remontent sur leurs chameaux et s'enfuient. Je m'éloigne de quelques pas et enfourche le cheval qui appartenait à Niall.
     — Mæja, je vais en parler à mon père. Général Bénoni ne te fera rien… me promet Mathy.
     — Tu me parles comme si j'avais l'intention de revenir… Ton père est aussi menteur que le général. Tout ce qu'ils ont toujours dit est faux. J'ai goûter à la liberté, Mathy… et je me battrai – je vous tuerai, s'il le faut – pour la conserver.
     Je lance ma monture au galop. C'est une évidence, maintenant, que Bénoni se lancera à ma poursuite; il finira par savoir… J'aurais dû reprendre ma dague, dans la gorge de Niall ; je viens de signer mon meurtre. Mais Umar et Farah sont saufs. C'est ce qui compte.
     Lorsque je suis arrivée à Zaria, c'est à leur relais que je suis restée et que j'ai donné naissance à Théaphania. C'était un de mes sauveurs – un des voyageurs que je n'ai jamais revu ensuite – qui m'a inspirée le choix de son nom : un bébé né en bonne santé, malgré les circonstances. Une manifestation (Phane) divine (Théo). Farah m'a assistée lors de l'accouchement. Et Khalid ne m'a jamais demandé de payer mon séjour à son relais. Au fond, je ne regrette ni de les avoir avertis, ni d'avoir pris le temps de les aider, même si je n'ai rien pu faire pour Khalid.
     En suivant les traces de leurs montures, je rattrape Farah et Umar à quelques pas de Zaria. Les deux sont toujours en larmes. Umar doit se sentir complètement déboussolé, après avoir vu son père abattu devant lui. Et Farah. Pauvre Farah. Niall a toujours été un homme rude ; elle doit encore sentir son passage brûler au fond de ses entrailles. Elle se souviendra à jamais de ce jour où elle s'est fait ravager, pendant que son âme sœur mourrait pour l'en protéger.
     Nos trois chameaux galopent longtemps au cœur de la nuit, suivant les traces laissées par les montures de Bassem et Théaphania. Sans lumière pour les guider, ils ont dévié un peu trop au nord.
     La vue de mes anciens compagnons me rappelle ma fugue.



     Evangelos m'aide une fois de plus à réajuster mon armure de cuir à mon ventre grossissant, derrière la tente des femmes.
     — Nous ne pourrons pas le cacher éternellement… dis-je à Evan.
     — Je sais bien, Mæja. Mais depuis que nous avons conscience de notre petit ange, une question me hante: à quoi sert la vie, si c'est pour vivre ainsi?
     — Qu'est-ce que tu me racontes là?
     — Je préfère encore tout perdre – mourir, même! – que de rester ici en sachant exactement ce qui va arriver à notre enfant. Il faut essayer! Pour cet enfant… Pour une vie libre…
     Evan a déjà une idée en tête, mais nous devons attendre le moment propice. Il se présente un soir où le vent balaye durement les dunes, alors que notre groupe de pillards se trouve près de la Route des Épices. Evan déclenche une bagarre d'ascension – ce qui est relativement habituel à l'intérieur du groupe –, offrant tout un spectacle d'arts martiaux pour les autres.
     Il a déjà acquis quelques rangs parmi les esclaves par le passée, grâce à ce genre de combats. La seule façon pour nous de monter de grades, en prenant la place du perdant. La seule façon d'espérer devenir un jour capitaine et enfin partager le butin de nos expéditions. Devenir les châtieurs, plutôt que les châtiés.
     Une petite arène se forme rapidement autour des combattants, par le corps d'une soixante dizaines d'observateurs, tenant une torche, encourageant ou insultant les adversaires, et pariant entre eux. Il nous faut attendre que l'attention de tout le monde soit focalisé sur le combat. Niall profite de l'occasion pour s'éclipser avec l'une des esclaves et ne reviendra qu'après un certain temps. Maximilien – le maître d'armes et père de Mathy – observe plutôt les techniques et astuces de ses élèves, pour approfondir leur entraînement par la suite. Le capitaine Corentin monte la garde. Il est impatient de savoir qui perdra, pour les punir comme il aime tant le faire. Il tâte déjà son fouet, un sourire aux lèvres en anticipant son plaisir des châtiments qu'il fera. Par contre, Bénoni et sa conjointe – la capitaine Nasrine – sont toujours les moins intéressés aux disputes entre esclaves ; ils s'assurent simplement qu'aucun ne fugue. C'est eux qu'il faut intéresser…
     Pieds nus dans le sable, les muscles tendus ruisselants de sueur, Evangelos donne tout ce qu'il a. Ses cheveux en bataille descendent jusqu'à sa mâchoire. Ses yeux étincellent, fixés sur son adversaire. Il n'a jamais été aussi déterminé ! Il monte de deux grades avant d'attirer enfin l'attention de Bénoni et Nasrine ; du jamais vu!
     J'ai vécu des échecs, j'ai été humilié de toutes les façons possibles, mais jamais je n'ai senti une amertume aussi grande qu'à ce moment, où il me fait signe de la tête. Tout le monde est là, à le regarder se donner en spectacle. Et je dois en profiter pour partir. Pour le quitter à jamais. Je galope dans la tempête toute la nuit, les yeux fermés pour me protéger du sable qui me fouette le visage. Je me fis uniquement à mon instinct et à ma connaissance de la région pour me diriger. Je quitte la Route des Épices et je monte face au nord, toujours vers le nord.
     Je pleure amèrement ; le sable colle à mon visage. J'aurais tant voulu que Evan vienne avec moi. Il a trouvé un stratagème pour me laisser partir, mais rien pour me suivre ensuite.
     Le vent se calme avec l'aube. Une dizaine d'heures de chemin effacé du sable.



     Je n'ai pas réentendu parler de ce groupe de pillards avant ce jour. Ma témérité m'a beaucoup rapportée cette fois-là. Elle m'a aussi coûtée très cher… Evan, tu me manques tant.
Nous retrouvons Bassem ; le jeune homme installe un campement pour la nuit. Ma fille est endormie, enroulée dans une couverture. Elle va bien.
     Avant que la femme et l'adolescent ne descendent de selle, j'annonce à tous qu'on ne peut s'arrêter là. C'est encore trop près de l'oasis. Il faut continuer. Et il nous faut retrouver la Route des Diamants.
     Je tends les bras pour reprendre ma fille avec moi. Théa ouvre vaguement ses yeux lorsque je la positionne sur la selle du cheval, puis le sommeil la regagne. Je l'ai tellement préparée à ce jour, où les hommes de Bénoni reviendraient ; elle était prête. Elle le vit comme elle l'a vécu toute sa vie, par les mauvais rêves que je lui ai inspirés. Ma pauvre petite Théa. J'aurais tant voulu que tu vives en paix.
     Bassem se dépêche de ramasser ses affaires. Umar pour sa part, reste sur place, l'air épuisé et grincheux:
     — Mæja? Ces hommes… c'est toi qu'ils sont venus chercher?
     Je continue mon chemin sans même me retourner. J'entends Bassem se figer derrière moi. Farah gémit toutes les raisons de s'arrêter. Ne comprendront-ils donc jamais ? D'un coup de cravache, je m'éloigne. Bassem décide de me suivre. J'entends dernière moi Umar répéter d'une voix furieuse que je suis des leurs.
     — Elle a tout de même sauvé nos vies… lui répond l'écuyer.
     Merci Bassem. Simplet, mais pas stupide.
     Peu de temps plus tard, Farah et Umar nous suivent. Je nous fais avancer rapidement dans la noirceur presque absolue du désert, jusqu'à ce que la chevauchée me devienne douloureuse tout le long du dos. Je ralentis alors au pas et continue plusieurs heures. Lorsque je décide de m'arrêter, les trois montures derrière moi traînent des silhouettes somnolentes et frissonnantes.
     Et bien sûr, je n'allume pas de feu.



     Dès l'aube le lendemain, je secoue les autres pour les réveiller. Des vautours tournent déjà au-dessus de nous. Nous grignotons quelques galettes. Je défais des tranches d'oranges pour Théaphania. Une comptine me revient à l'esprit, et je la fredonne pour ma fille qui retrouve son sourire. Quoique les mots soient dans une langue qui me semble inconnue, je me rappelle la signification de la chanson, qui parle d'un oiseau amoureux sous les rayons d'une orangerais.
Le soleil n'a pas atteint le zénith quand j'aperçois le premier obélisque à l'horizon, m'indiquant la Route des Diamants. Arrivé à la hauteur du monument, je peux apercevoir le prochain au loin. Les autres soupirent de soulagement.
     Enfin sur la route des caravanes, je ressens l'étrange impression de ne pas suivre le bon chemin. Je regarde derrière moi, puis sur ma gauche. Non, ce n'est pas possible. Les caravanes qui se rendent à Ataullah prennent toujours cette direction.
     Pourquoi ce sentiment? L'ouest m'appelle. Je ne peux quitter cet horizon des yeux… Je sais pourtant sans conteste qu'il n'y a que du sable dans cette direction; aucun village pendant des jours. Peut-être aussi une route abandonnée depuis des années. Puis des montagnes. Plus loin encore, c'est un autre pays ; un désert d'herbes et de plaines. Je n'ai certainement pas assez de provisions pour m'aventurer en dehors des frontières que je connais!
     Trois obélisques plus tard, une oasis inhabitée nous impose de nous y reposer, ne serait-ce que pour sa beauté. L'eau du bassin naturel nous rafraîchit et nous profitons de cette pause pour manger.
     Enfin sur pied, Théaphania court après les rats des sables qu'elle voit. Elle est la seule à avoir l'humeur légère. Si Umar et Farah sont muets par le deuil, Bassem se lamente de sa lâcheté : s'être enfui sans trouver ses parents, son frère et sa sœur.
     — Il y a des chances qu'ils ne soient pas morts, lui dis-je. Leur but est de voler.
     — Mais Zaria est pauvre ! insiste Bassem. Nous n'avons pas d'or, pas de bijoux, ni de gemmes.
     — C'est vrai. Mais Zaria est riche en provisions, puisque c'est un relais sur les routes commerciales. Il ne sont pas sur leur territoire habituel, mais normalement… ils ne tuent pas leur vache à lait. Ils tuent seulement ceux qui résistent à leur attaque.
     Farah baisse les yeux. Des sanglots s'échappent de sa gorge. Pour ma part, je reste méditative. L'appel est toujours présent, comme le battement d'un cœur dans le besoin. Il serait tellement plus sage de se rendre d'abord à Ataullah, puis revenir une fois mieux approvisionné et débarrassé de Bénoni.
     Pourquoi ma raison se montre-t-elle si faible, à côté de l'élan brûlant d'aller à l'ouest? Je regarde Théaphania boire bruyamment dans sa gourde.
     Qui payera ton imprudence, tu crois?
     Bassem commence à rassembler ses affaires, prêt à partir. Umar vient l'aider.
     — Je n'irai pas jusqu'au port avec vous.
     Tous se tournent vers moi, immobilisés par cette annonce. Moi-même je suis surprise. J'ai entendu ma propre voix, sans pourtant avoir pensé m'exprimer vraiment.
     — Pardon ? lance enfin Umar pour briser le silence.
     Farah s'inquiète pour moi, à la limite de l'affolement, mais je la rassure, sans pour autant lui dire ce que je planifie. Bassem s'approche d'un pas et me prend dans ses bras. Lorsqu'il se sépare enfin de moi, il a les yeux humides. Il n'ajoute rien et continue de ramasser ses affaires. Après un long silence, Umar me montre son dos et va aider l'écuyer. Incrédule, Farah regarde son fils, puis s'approche de moi. Elle me prend les mains dans les siennes.
     — Je suis sûre que tu sais ce que tu fais. Tu as toujours su… et tu n'as jamais eu besoin de te justifier. Fais attention à toi et à Théaphania.
     Elle me confie son intention de trouver l'aide nécessaire pour rebâtir Zaria, puis nous nous remercions mutuellement d'avoir été aidées par l'autre. Je ne peux que l'envier pour sa force intérieur. Après ce qu'elle vient de vivre et perdre et malgré qu'elle soit encore en larmes, il lui reste encore l'énergie d'espérer et concrétiser des projets. Elle me dit forte et courageuse, pour être revenue en arrière pour eux, pour les avoir repoussé, et pourtant, je me sens si faible à côté de sa détermination.
     Je regarde les montures un instant, puis je prend la sacoche double du cheval de Niall, pour le mettre sur ma chamelle. Je me retourne vers Farah:
     — Prenez le cheval. Il vous sera d'une valeur acceptable à Ataullah, au moins pour d'autres provisions.
     Farah me serre longuement dans ses bras. Lorsqu'elle se sépare de moi, nous remarquons que Umar et Théaphania ont aussi fait leur adieu à leur façon. Nous remontons tous en selle. Umar prend la tête du groupe et il avance déjà avec une bonne cadence en direction du prochain obélisque à l'horizon. Bassem et Farah le suivent, mais se retournent pour m'envoyer la main.
     Je les regarde s'éloigner un moment, avant de tourner ma chamelle en direction de l'appel. L'ouest. Je serre Théaphania contre moi. Je dois rejoindre, peu importe comment, cette personne qui m'appelle si intensément. Ce doit sans nul doute être un mage. Tous les raids que nous avons tenté sur des groupes comptant des mages ont été de véritable échecs. Ils peuvent voir l'avenir, lire le passé dans l'esprit des autres, troubler votre pensée, vous faire agir contre votre gré… Et lorsqu'ils savent en plus se battre, ou du moins se défendre, alors on a trouvé un invincible.
     Bénoni les déteste profondément; je n'ai jamais compris pourquoi il n'a pas préféré en esclavager quelques-uns. Sûrement parce qu'il n'en a pas la capacité… ils sont trop puissant pour que ses petits mensonges fonctionnent sur eux!
     Je fais avancer ma monture au pas. Au loin derrière nous, j'aperçois un groupe de cavalier… Je plisse mes yeux, comme si l'exercice me donnait une meilleure vision. Des chameaux. C'est une petite caravane. Peut-être celle qui était à Zaria hier, et qui reprends sa route, avec plusieurs membres en moins.
     Une autre particularité de Bénoni: il n'attaque presque jamais les caravanes. Elles sont si bien connues de leur propriétaire, ainsi que des marchands qui les attendent. On ne peut les voler pour tenter de vendre leurs trésors ; les marchands sont solidaires. On ne peut que les voler pour garder pour soi. On peut toujours trouver un peu d'or dans leurs poches, mais elles sont si bien gardées que la majorité du temps, ça ne vaut pas l'effort.
     Bénoni. Il dort… agité, sous sa grande tente blanche. Il est en chemin, il me poursuit. Il a su ; il a trouvé la dague, puis il a fait avouer des témoins. Et maintenant, il est en route. Il sait désormais que j'ai survécu et il ne compte pas abandonner ses recherches, cette fois-ci.
     Comment ce fait-il que j'aie conscience de ça ? Sûrement parce que je sais comment ils fonctionnent. Je sais que Bénoni ne fait avancer ses hommes que la nuit, lorsqu'il fait plus frais. Les chevaux sont plus efficaces ainsi. Par contre, ce n'est pas dans ses habitudes de s'enfoncer autant au nord-ouest du désert. Il est déjà si loin de son territoire; il prend de grands risques.
     Mathildis; Aodh… Ils ne sont pas avec eux. Ils ont été conduits jusqu'au campement où sont restés les enfants que Benoni kidnappe – toujours plus facile de leur faire accepter une nouvelle réalité, lorsqu'ils sont très jeune – en entraînement avec le maître d'armes, toutes les nuits et en repos tous les jours. Le campement se trouve dans une oasis inhabitée, en ce moment.
     Aodh a été puni par le bourreau de Bénoni – le capitaine Corentin – pour m'avoir laissée librement partir. Bénoni aimerait pouvoir corriger Mathy comme les autres. Je l'ai toujours su, mais aujourd'hui, je sens sa haine contre le monde, son mépris contre les gens. Mathy est la fille de Maximilien… Maximilien – un autre colosse du Nord – qui nous a tous appris à nous battre. Celui que le groupe respecte et affectionne le plus, que personne – pas même Bénoni – ne contredirait. Et c'est précisément ce qui l'enrage le plus. Il jalouse sa notoriété, en fait.
     Aodh est encore dehors, nu, sous le soleil brûlant, attaché, souffrant de son châtiment. Pauvre Aodh. Personne ne devrait être torturé à ma place…
     Mathildis. Si belle que toutes les filles du groupe l'envient hypocritement. Elle est aussi convoitée par tous les hommes – pour son corps, pour son talent… pour appeler la clémence et l'amour de Maximilien sur leur misérable personne. Elle m'a toujours appréciée. Parce que je ne l'ai jamais traitée comme la fille du maître, mais comme une des nôtres. J'ai été la seule capable de la remettre en question… et elle m'a toujours respectée pour ma franchise.
     Elle est avec son père en ce moment, alors que les autres dorment. Elle lui parle de moi. Elle le traite de menteur, comme je l'ai fait hier… Elle aussi se fie à moi: il y a quatre ans, je lui ai dit que je partais pour trouver mieux pour mon enfant. Maintenant, elle veut me rejoindre…

     Non, mais… J'ai beau connaître ces personnes, comment est-ce possible que je sache tout ça? Que je les vois dans mon esprit, aussi clairement que si je rêvais à eux?



     Le crépuscule approche. J'aperçois un obélisque au nord-ouest de ma position. J'accélère le pas de ma chamelle pour voir de plus près. Est-ce possible que je sois revenue sur mes pas? Gravé dans la pierre noire et plaqué d'or, le motif d'une amphore se répète.
     La Route abandonnée de l'Huile et du Vin. Suis-je déjà à mi-chemin de la mer?
     Je regarde sur ma droite. Que des dunes à perte de vue pour l'instant, mais c'est une direction invitante; la mer… les navires.
     Une nouvelle pulsion. L'appel se manifeste toujours. Je tourne la tête vers le prochain obélisque à l'horizon. …C'est la route que je dois suivre. Je fais avancer ma monture sur la route abandonnée, jusqu'à ce que la nuit et le froid tombent complètement.
     Je suis épuisée. Je m'arrête dans un amas de pièces de bois morts, tortillés et gris. Il y a quelques buissons séchés aussi… peut-être un ancien oasis qui n'a pas revu de pluie depuis trop longtemps. Et pourtant, il ne suffirait qu'un peu d'eau, et le pollen protégé dans le sable pourrait avoir le pouvoir de redonner vie à cet oasis.
     En mettant pied à terre, je tape le sable avec une branche, je tape dans les mains. Théaphania m'imite comme si c'était un jeu amusant, même si elle sait que c'est pour s'assurer qu'il n'y a pas de scorpions ou de scarabées enfouis dans le sable. Je donne un peu d'eau et du fourrage à la chamelle. Théaphania, enroulée dans une couverture, grignote dans les provisions. Elle s'endort rapidement dans mes bras. Pour ma part, je reste éveillée encore un moment. J'apprécie le vent froid sur ma peau encore brûlante. Assise dans le sable, je ferme les yeux. Je sens la pulsion de l'appel. Ce cœur qui bat au loin.
     Je suis en route. Nous serons bientôt unis, mage… qui que tu sois.
     Je sens aussi les pilleurs. Au rythme des pulsions, l'image onirique se redessine, les sons se précisent. Et comme dans un rêve, les émotions et intentions des autres me sont aussi connues.
     Ils ont levé le campement au crépuscule et repris la route à la lueur des torches. Ils ont atteint l'endroit où j'ai changé de direction. Après avoir observé les traces laissées dans le sable, Bénoni a décidé de suivre les empreintes du cheval. Je l'entends même dire:
     — C'est évident qu'elle préfère les chevaux aux chameaux ! De toute façon, qui irait dans cette direction ? Il n'y a rien par là-bas. C'est un leurre.
     Il a envoyé Nasrine sur cette piste, pour qu'elle ramène l'animal que j'aurais laissé errer.
     Un nouveau battement change l'image. Je vois Mathildis et son père, suivis des enfants, ainsi que tout le matériel des pilleurs. Tous à cheval, ils avancent aussi à la lueur des torches. Ils remontent les traces de Mathy, et prévoient ensuite de suivre celles de Bénoni jusqu'à moi.

     Quel détour… Ç'aurait été tellement plus simple si je pouvais lui faire savoir où je vais.
     Mage, pourquoi tu m'envois ces images ? Pourquoi moi ? Et qui es-tu pour vouloir m'aider? Tu peux être le maître de la persuasion… Qu'est-ce qui me prouve que ton dessein est honnête? Tu m'entraîne de me lancer dans une direction où il n'y a rien, qui menace autant ma vie que celle de ma fille… Qu'as-tu à m'offrire, pour que je risque autant pour toi?
     La prochaine pulsion se fait rassurante… un étrange sentiment sans vision, de me retrouver dans les bras de ma mère.
     Mathy tourne la tête sur sa gauche et regarde les dunes s'effilocher par à-coup dans le vent. Elle immobilise sa jument. Son père s'arrête à côté d'elle, forçant ainsi toute la caravane à stopper:
     — Que se passe-t-il, Mathy?
     — Je crois savoir où Mæja s'en va… Ce serait beaucoup plus rapide par là, que de suivre les traces de général Bénoni.
     — Tu crois? Mathy, c'est le désert! Il n'y a pas de place pour les approximations, dans le désert.
     — Je sais où elle va… insiste-t-elle.
     Puis Mathildis prend une nouvelle direction et s'éloigne de son père. Maximilien regarde les enfants derrière lui et reste songeur un moment. Il frôle ses talons aux flancs de son étalon et rejoint la lumière de sa fille, sur sa gauche, suivie de la caravane. La longue file se termine avec Aodh qui a été soigné.

     Le capitaine Corentin n'est pas avec eux…
     C'est toi, mage, qui lui fait sentir où je suis? Qu'est-ce que ça te donne, à toi, de me réunir avec mon amie ? Et qu'est-ce qui me dit que ce n'était pas simplement une autre image, et non la réalité?
     Capitaine Maximilien sort de sa tente. Il fait jour, et il est en tenue de nuit. Il marche jusqu'à Aodh. Celui-ci est nu sous le soleil mordant, le corps ruisselant de sang.
     Je suis confuse, mage. Qu'est-ce que tu me montre? Une suite d'images m'apparaissent, et il me devient soudainement clair que cette nouvelle séquence c'est passé plutôt ce matin, alors que le départ du groupe s'est fait à la tombée de la nuit.
     Maximilien détache Aodh de cette humiliante torture et le couvre d'une toge. Le maître d'armes aide l'homme du Nord à marcher jusqu'à sa tente, où Mathy l'invite à entrer. Elle soigne ses blessures, applique un baume sur sa peau rougie, puis ils se reposent le reste de la journée.
     Au crépuscule, lorsque la température commence à descendre, les jeunes se réveillent. Corentin est énervé; il cherche Aodh. Il le voit sortir de la tente du maître d'armes, avec Mathy sous le bras. Maximilien demande au groupe de lever le camp, aussitôt qu'ils auront terminé de manger. Corentin s'approche du maître d'armes d'un pas agacé et lui lance des insultes, mais Maximilien n'a jamais senti le besoin de se justifier.
     Le jeune capitaine, voyant qu'il se fait ignorer, se tourne vers des adolescents qui commencent à démonter une tente et leur crie d'arrêter. L'instant où Corentin se retourne, il reçoit un coup de poing sur la mâchoire si violent qu'il tombe de tout son long.
     — Si tu sens l'urgence de rejoindre Bénoni, je te suggère de le faire maintenant, parce que je ne tolérerai pas que l'on défie mon autorité, lui dit le maître d'armes.
     Grimaçant, capitaine Corentin se relève péniblement, humilié devant tous les esclaves. Il enfourche un cheval et lui talonne brusquement les flancs. L'animal se lance au galop.
     Les yeux de Aodh deviennent de minces fissures, alors qu'il empoigne une dague de son armure. L'arme vole, puis une autre, touchant Corentin au bas du dos. Le cheval continue sa course folle sans son cavalier, qui s'effondre dans le sable.
     Maximilien demande au plus vieux des adolescents de ramener le cheval qui cavale, puis il avance vers Corentin qui remue encore dans le noir. Ce dernier, le bras tordu dans le dos, tente de retirer la lame de son corps. Maximilien le fait pour lui. Corentin s'étrangle de douleur en se retournant sur le dos.
     — Il ne mérite aucune pitié! lui crie Aodh qui avance avec difficulté.
     Maximilien regarde le guerrier blessé s'approcher. Les yeux haineux, Aodh dégaine un de ses sabres et l'élève au-dessus de sa proie sans défense. Corentin est si affaibli qu'il ne peut rien tenter. Mais il ne supplie pas. Respirant rageusement, Aodh regarde Corentin, son bourreau ; en mémoire toutes les punitions dont ce capitaine s'est complu à lui faire subir.
     Puis soudainement, son souffle se calme. Corentin soupire de soulagement. Aodh réfléchit au châtiment qu'il lui fera subir et dans l'espace d'un instant, il pense le laisser aux vautours, car Corentin ne mérite pas l'honneur de mourir d'une lame. Mais voilà que Aodh change d'idée. Il décide qu'il n'est pas comme Corentin ; il ne lui fera subir aucune torture. Son poing s'affaisse, sa lame s'enfonce dans le cœur du capitaine.
     Aodh a toujours été loyal envers ses alliés et il a toujours guerroyé ceux qu'ils considéraient comme rivaux. Corentin était, pour lui, le pire de tous.
     Le cadavre de Corentin est rapidement enseveli dans le sable. Personne ne le pleure. Aodh venait de venger tous les jeunes guerriers et guerrières du groupe, en se débarrassant du bourreau de Bénoni.

     Et je retrouve la trace de Corentin uniquement par la mémoire de ceux qui étaient là à sa mort.
Ainsi, Mathildis et Maximilien sont en route, avec toutes les provisions, la richesse des capitaines, les armes, les animaux. Mais surtout les enfants. Ils seront libérés, eux aussi. C'est une caravane lente, mais elle avance dans la bonne direction, alors que Bénoni est dérouté vers le port. Ceci, bien sûr, si ces visions ne sont pas une duperie.
     J'espère simplement que Bassem, Umar et Farah avancent suffisamment vite, pour rejoindre leur destination avant qu'ils soient rattrapés par les pilleurs.



À suivre...
(I don't know yet; I might translate this text in English eventually...)

*** Comme je suis présentement en train de travailler sur des projets d'écritures, tout commentaire constructif (positif et surtout négatif!) serait apprécié, pour pouvoir parfaire mon style! ***

J'ai écrit ce texte en 2006-2007.
Il a été publié dans le fansine "Brins d'Éternité" [link] sous la direction littéraire de Guillaume Voisine. Le texte est paru dans le #16 Été 2007.

C'était la première (et je crois la seule) "trop longue" nouvelle; elle a donc été coupée en deux parties.

Avec l'accord de Guillaume, je met ici la version tel que publiée en 2007.
La deuxième partie se trouve ici [link] .
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September 14, 2010
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